Portrait de Franck Peinaud

Santé mentale, crise et rétablissement

ColonelFranck Peinaud

Chercheur en santé mentale et sécurité au Centre de recherche de la gendarmerie nationale, formateur PSSM

  • Santé mentale
  • Premiers secours en santé mentale
  • Rétablissement
  • Intervention de crise
  • Stigmatisation
  • Santé mentale et sécurité
Adresse courte psynumia.com/peinaud
  • PSSM
    formateur accrédité aux Premiers secours en santé mentale
  • 13 M
    de Français vivent avec un trouble psychique
  • 100 %
    des droits d’auteur reversés à l’UNAFAM
01

Biographie

Franck Peinaud est formateur accrédité aux Premiers secours en santé mentale (PSSM France) et chercheur au Centre de recherche de la gendarmerie nationale (CRGN), qu’il représente à l’École militaire. Colonel de gendarmerie et docteur en histoire contemporaine de l’Université de Bordeaux, il consacre ses recherches à la rencontre entre santé mentale et sécurité : repérage de la détresse psychique, intervention auprès des personnes en crise, protection des intervenants et continuité des parcours de soin.

Dans Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir (Éditions de la Dame Blanche, 2026), il donne la parole aux personnes concernées, à leurs proches, aux soignants et aux responsables associatifs et institutionnels pour éclairer la prévention, la lutte contre la stigmatisation, les droits des usagers et le rétablissement. Il en reverse l’intégralité des droits d’auteur à l’UNAFAM. Il a également coordonné l’ouvrage collectif Exister dans la fragilité (Ovadia, 2025), consacré aux traumatismes psychiques, au burn-out, aux addictions et à la fin de vie.

Bénévole à l’Ordre de Malte, il s’appuie sur une longue expérience opérationnelle et internationale, notamment six années auprès de la délégation de l’Union européenne à Tunis, pour penser des institutions qui protègent sans réduire la personne à sa crise.

02

Interview

Les questions de Psynumia

Avec Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir (Éditions de la Dame Blanche, 2026), Franck Peinaud part d’un constat simple : la santé mentale concerne l’ensemble de la société et ne peut être réservée aux seuls spécialistes. À travers des entretiens et des témoignages, il confronte les regards de personnes concernées, de proches, de soignants, de responsables associatifs et institutionnels pour éclairer la prévention, l’accompagnement, les droits des usagers, la stigmatisation et le rétablissement. Préfacé par Sandra Bertezène, professeure au Conservatoire national des arts et métiers, et postfacé par Christian Hervé, professeur émérite et figure de référence de l’éthique médicale, le livre voit l’intégralité de ses droits d’auteur reversée à l’UNAFAM. Psynumia l’a interrogé sur la crise psychique, la prévention et le rétablissement, là où la santé mentale rencontre la sécurité.

  1. Comment concilier sécurité et santé mentale sans confondre souffrance psychique et dangerosité, tout en protégeant les personnes et les intervenants ?

    La santé mentale et la sécurité se rencontrent souvent dans des situations de crise : risque suicidaire, violences intrafamiliales, détresse psychique ou nécessité de protéger une personne. Mais aborder ces situations sous le seul angle du danger serait une erreur. Il faut partir de la situation vécue, des besoins de la personne et des risques réels, sans assimiler trouble psychique et dangerosité.

    Les personnes vivant avec des troubles psychiques sont aussi particulièrement exposées à certaines formes de violence. La protection doit donc tenir compte de leur vulnérabilité et du risque qu’elles subissent elles-mêmes, sans nier que certaines situations puissent présenter un danger pour autrui.

    La sécurité vise à prévenir ou à faire cesser un danger immédiat. Le soin relève des professionnels de santé, tandis que l’accompagnement social doit permettre de répondre aux difficultés dans la durée. Ces interventions sont complémentaires, mais ne doivent pas se substituer les unes aux autres.

    Les forces de l’ordre peuvent être les premières à rencontrer une personne en crise. Elles doivent disposer de repères pour comprendre la situation, évaluer les risques et intervenir de manière proportionnée. Mais elles ne peuvent pas porter seules la réponse. Protéger la personne suppose aussi de protéger les intervenants, en leur donnant accès à des formations adaptées et à des relais sanitaires et sociaux effectifs.

  2. En quoi la connaissance du terrain permet-elle de mieux comprendre les enjeux de sécurité et de santé mentale ?

    Mon parcours m’a placé à la fois dans des fonctions opérationnelles et dans des activités de recherche. Cette position d’observateur-participant permet de comprendre les pratiques réelles, les contraintes des professionnels et les écarts entre les objectifs affichés et les situations rencontrées.

    Elle aide notamment à repérer les difficultés qui échappent aux documents officiels : les malentendus, les habitudes institutionnelles et les limites des dispositifs existants. Dans le champ de la santé mentale, cette connaissance du terrain permet de mieux comprendre ce qui se joue lors d’une intervention et ce dont les professionnels ont besoin pour agir avec discernement.

    Cette proximité exige toutefois un regard critique. Il faut pouvoir interroger les pratiques de sa propre institution autant que celles de ses partenaires. Comprendre les contraintes des intervenants ne signifie pas renoncer à évaluer leurs décisions, pas plus que défendre les droits des personnes ne revient à ignorer les difficultés rencontrées sur le terrain.

  3. Comment les institutions peuvent-elles mieux protéger les personnes vulnérables et les professionnels, sans faire reposer toute la responsabilité sur leur capacité individuelle à faire face ?

    La fragilité appartient à la condition humaine, mais les ressources permettant de traverser les épreuves sont inégalement réparties. La précarité, l’isolement et les difficultés d’accès aux soins peuvent aggraver la souffrance psychique et les tensions. Il faut donc examiner non seulement les difficultés individuelles, mais aussi les conditions dans lesquelles elles apparaissent et la manière dont les institutions y répondent.

    Cette réflexion vaut également pour les professionnels de la sécurité, les soignants et les intervenants sociaux. Leur capacité à faire face ne peut pas dépendre uniquement de leur résistance personnelle. Dans la gendarmerie, une culture où l’expression de la souffrance peut être assimilée à une faiblesse constitue un obstacle à la demande d’aide. À l’inverse, les retours d’expérience, la qualité des relations au sein des équipes et l’attention des responsables permettent de mieux repérer les difficultés et d’orienter les personnes éprouvées.

    Lorsqu’un même problème se répète chez plusieurs personnes confrontées à une organisation similaire, il faut aussi interroger le fonctionnement collectif. La résilience ne doit pas être une exigence imposée à chacun, mais une capacité soutenue par l’institution.

    Une organisation protectrice est donc celle qui permet de signaler une difficulté sans crainte, de demander de l’aide et d’obtenir une réponse adaptée. Cette sécurité psychologique bénéficie aux intervenants comme aux personnes qu’ils accompagnent.

  4. Comment respecter la parole d’une personne en crise tout en assurant sa sécurité et celle des professionnels ?

    La difficulté consiste parfois à concilier plusieurs perceptions de ce qui protège la personne : la sienne, celle de ses proches et celle des professionnels. Mais la participation de l’usager ne doit pas disparaître dès qu’un désaccord survient.

    Les difficultés peuvent commencer dans des situations ordinaires, par exemple lorsqu’une personne demande à modifier un traitement et ne se sent pas entendue. Reconnaître son expérience et discuter avec elle des solutions possibles permet de maintenir une relation de confiance.

    Lorsque la crise altère les capacités de discernement ou que la sécurité est gravement compromise, une intervention plus contraignante peut être nécessaire dans le cadre légal. Elle doit cependant rester proportionnée et ne pas devenir un automatisme. Même dans ces circonstances, il est important de rechercher les préférences de la personne et de maintenir autant que possible le dialogue.

    Préparer les décisions en amont, notamment grâce aux préférences exprimées avant une crise et au recours à une personne de confiance, peut faciliter les interventions. Les professionnels doivent pouvoir protéger sans réduire la personne à sa crise. De son côté, le respect de la parole de l’usager ne dispense pas les institutions de prendre les risques au sérieux ni de garantir la sécurité de ceux qui interviennent.

  5. Comment développer la prévention en santé mentale sans laisser les proches, les collègues et les intervenants seuls face aux situations de détresse ?

    Les Premiers Secours en Santé Mentale permettent d’apprendre à repérer une souffrance, à approcher une personne, à l’écouter sans la juger et à l’orienter vers un professionnel. Il s’agit d’une première réponse, non d’une prise en charge thérapeutique.

    Le problème apparaît lorsque la personne qui donne l’alerte ne trouve aucun relais. Une formation peut alors transmettre des repères, mais aussi laisser les participants démunis devant une situation qui dépasse leurs compétences. Ce risque concerne les proches, les collègues, les professionnels de terrain et les forces de l’ordre.

    Il faut donc distinguer le fait de repérer une détresse de la responsabilité d’y répondre durablement. Personne ne devrait être contraint de devenir l’aidant ou le référent d’une personne en difficulté au seul motif qu’il a été formé ou qu’il se trouve présent au moment de la crise.

    La prévention doit s’appuyer sur des possibilités réelles d’orientation et de prise en charge. Il faudrait notamment mieux identifier les situations dans lesquelles les alertes restent sans suite. Lorsqu’un intervenant ne trouve pas de solution, cela ne signifie pas nécessairement qu’il a échoué : cela peut révéler une insuffisance du dispositif.

    La sécurité des personnes comme celle des intervenants repose ainsi sur une responsabilité collective, avec des rôles clairement définis et des relais accessibles.

  6. Que nous apprennent les crises sur les failles de notre système de santé mentale et sur les conditions d’une intervention sécurisante ?

    Nous entrons encore trop souvent dans le parcours psychiatrique au moment de la crise. Pour les familles, celle-ci peut être l’aboutissement d’alertes restées sans réponse. Pour les soignants, elle peut imposer une intervention immédiate dans un contexte de manque de moyens. Pour les personnes concernées, elle peut devenir une expérience de perte de contrôle, notamment lorsqu’elles ont le sentiment de passer d’un intervenant à l’autre sans pouvoir faire entendre leur parole.

    Le parcours de Pablo, rapporté dans mon livre, illustre cette différence. Sa première hospitalisation, imposée par son entourage, a été vécue comme un moment où il ne parvenait pas à se faire entendre. Une seconde hospitalisation, demandée par lui-même et marquée par davantage de dialogue et de liberté de mouvement, a contribué au début de sa reconstruction.

    Ces expériences montrent que la sécurité ne se mesure pas seulement à la capacité de mettre fin à une crise. Elle dépend aussi de la manière dont l’intervention est conduite, de la continuité du parcours et de la possibilité pour la personne de retrouver une place dans les décisions qui la concernent.

    Pour les professionnels, des solutions intermédiaires, des équipes suffisamment dotées et des procédures claires peuvent éviter que la crise ne se transforme en confrontation ou en rupture de prise en charge. Pour les personnes, un accueil respectueux et une réponse adaptée peuvent favoriser la confiance et l’accès aux soins.

    Une politique efficace doit donc agir avant, pendant et après la crise : entendre les alertes précoces, organiser des interventions proportionnées et assurer la continuité de l’accompagnement.

  7. Comment évaluer une politique de santé mentale en tenant compte du sentiment de sécurité des personnes et des conditions de travail des intervenants ?

    Le rétablissement ne signifie pas nécessairement la disparition des symptômes. Il correspond aussi à la possibilité de reprendre du pouvoir sur sa vie, de retrouver des choix, de poursuivre des projets et de maintenir des liens sociaux.

    L’évaluation des politiques publiques ne peut donc pas se limiter au nombre de consultations, d’hospitalisations ou d’interventions réalisées. Elle doit aussi examiner les effets concrets sur la vie des personnes : accès aux droits, logement, continuité des soins, qualité des relations et capacité à avancer vers les objectifs qu’elles se sont fixés.

    Cette évaluation devrait également mieux prendre en compte l’expérience de la sécurité. La personne s’est-elle sentie écoutée et protégée ? A-t-elle compris les décisions prises ? A-t-elle pu exprimer ses préférences et conserver autant que possible son pouvoir d’agir ? Les alertes ont-elles été suivies d’une réponse adaptée ?

    Il faut, en parallèle, s’intéresser aux conditions dans lesquelles les intervenants exercent leurs missions. Ont-ils reçu une formation adaptée ? Disposent-ils de procédures claires, d’un soutien de leur hiérarchie et de relais sanitaires ou sociaux accessibles ? Les équipes peuvent-elles partager leurs difficultés et tirer des enseignements des interventions ?

    Enfin, il importe de mesurer les ruptures de parcours évitées, les orientations restées sans réponse, les hospitalisations qui auraient pu être évitées et les conditions d’une meilleure continuité de l’accompagnement.

    Une politique de santé mentale fonctionne lorsqu’elle améliore concrètement la vie des personnes tout en donnant aux professionnels les moyens d’intervenir dans des conditions adaptées. La sécurité ne se réduit alors ni à l’absence d’incident ni au contrôle d’une situation : elle se mesure aussi à la confiance, au respect des droits, à la qualité des réponses et à la capacité collective de prévenir les crises.

03

Publications

Santé mentale, un défi français, Éditions de la Dame Blanche
Livre

Santé mentale, un défi français

Comprendre, aider et se rétablir
Éditions de la Dame Blanche · 1 septembre 2026 · 280 pages · ISBN 978-2-9597401-1-4

Plus de 13 millions de Français vivent avec un trouble psychique, accompagnés au quotidien par plus de 3,5 millions de proches. À travers des entretiens inédits avec des usagers et leurs proches, des responsables institutionnels et associatifs, des chefs d’établissement et des soignants, l’auteur réunit ces voix pour apporter des réponses concrètes, informer et intervenir précocement, lutter contre la stigmatisation et construire une alliance thérapeutique fondée sur la confiance.

Exister dans la fragilité, Les éditions Ovadia
Livre

Exister dans la fragilité

Les éditions Ovadia · 15 juin 2025 · 316 pages · ISBN 978-2-36392-670-8

Ouvrage collectif coordonné par Franck Peinaud (collection Philosophie et éthique de la smart city). Plutôt qu’un déficit, la fragilité y est pensée comme le noyau sensible de nos existences individuelles et collectives, à travers les traumatismes psychiques, le burn-out, les addictions, la fin de vie ou notre rapport aux technologies, ainsi que les tensions qui traversent les institutions sanitaires et médico-sociales.

Article· Publié dans Cercle K2

Santé mentale, un défi français : entretien avec Franck Peinaud

7 septembre 2026

L’auteur explique pourquoi il aborde la santé mentale comme un enjeu de société qui dépasse le seul champ sanitaire, et présente les objectifs de son livre, centré sur l’expérience vécue des personnes et sur le rétablissement.